Un mari regarde une autre femme en présence de son épouse | eBoons

Désirer quelqu’un d’autre quand on est en couple : ce que dit vraiment la science

Tu l’as forcément déjà entendue, cette phrase. Au dîner, dans un podcast, sous une vidéo TikTok : « les hommes sont programmés pour aller voir ailleurs, c’est la nature ». Souvent dite avec l’air entendu de celui ou celle qui vient d’expliquer le monde.

Et ça marche, comme argument. C’est simple, ça a l’air scientifique, ça met tout le monde d’accord. Sauf que quand on va regarder ce que dit réellement la recherche, le tableau est nettement moins net.

Beaucoup plus intéressant, aussi.

On démonte tout ça ensemble.

D’où vient l’idée que les hommes seraient « programmés »

Deux personnes se font face sur un pont, entourées d’icônes représentant la science, la recherche et les échanges | eBoons
Des idées scientifiques reliées aux échanges humains.

L’argument s’appuie sur une vraie théorie, la sexual strategies theory, formulée par les psychologues David Buss et David Schmitt au début des années 90. Le raisonnement tient en une phrase : au fil de l’évolution, une grossesse a coûté beaucoup plus cher à une femme qu’à un homme neuf mois, un accouchement risqué, des années d’allaitement. D’où l’hypothèse que la sélection aurait favorisé chez les femmes une certaine prudence dans le choix du partenaire, et chez les hommes une plus grande ouverture aux occasions.

Jusque-là, ce n’est pas absurde. C’est même une hypothèse sérieuse, discutée dans les revues scientifiques depuis trente ans.

Le problème n’est pas la théorie. Le problème, c’est ce qu’on en a fait dans la conversation courante : on est passé d’une hypothèse sur des tendances statistiques moyennes à un décret sur ce que serait « la nature profonde de l’homme ». Entre les deux, il y a un gouffre.

Ce que montrent les données, quand on les regarde de près

Deux personnes se font face, des mains se rencontrant au centre et des visages en bulles représentent la comparaison des idées| eBoons
Peser les idées pour décider ensemble.

Voilà où ça devient croustillant.

En 2010, deux chercheuses américaines, Jennifer Petersen et Janet Hyde, ont compilé les données de 834 échantillons et de sept grandes enquêtes nationales pour mesurer les différences hommes-femmes en matière de sexualité. Leur conclusion tient en deux temps.

Premier temps : oui, les hommes déclarent un peu plus d’expérience sexuelle et des attitudes un peu plus permissives que les femmes, sur la plupart des variables mesurées. L’hypothèse évolutionniste n’est pas balayée d’un revers de main.

Deuxième temps, et c’est celui qu’on ne cite jamais : la grande majorité de ces écarts sont petits. Sur trente comportements et attitudes étudiés, aucune différence n’atteint la catégorie « grande ». Quatre seulement sont d’ampleur moyenne la masturbation, la consommation de porno, le nombre de partenaires, l’attitude vis-à-vis du sexe sans lendemain. Et sur l’attitude envers les relations extraconjugales, précisément le sujet qui nous occupe, l’écart est quasi nul.

Tu as bien lu. Sur la question « est-ce acceptable d’aller voir ailleurs », les hommes et les femmes répondent à peu près pareil.

Autre exemple, plus rigolo. Tu connais la légende des « toutes les sept secondes » ? En 2011, l’équipe de Terri Fisher, à l’université d’État de l’Ohio, a donné un compteur mécanique à 283 étudiants pour qu’ils cliquent à chaque pensée sexuelle pendant une semaine. Résultat : environ 19 fois par jour chez les hommes, 10 chez les femmes. On est très loin des 8 000 pensées quotidiennes qu’impliquerait le mythe.

Et le détail qui tue : ces mêmes hommes pensaient à la nourriture 18 fois par jour et au sommeil 11 fois.

Autrement dit, ils ne pensaient pas spécialement au sexe ils rapportaient simplement plus de pensées liées au corps, toutes catégories confondues.

Fischer a d’ailleurs relevé quelque chose de plus parlant que le genre : le meilleur prédicteur du nombre de pensées sexuelles, c’était l’aisance de la personne avec sa propre sexualité. Pas son sexe biologique.

Un dernier point de méthode, et il vaut son pesant d’or.

Les chiffres sur l’infidélité que tu vois circuler dans la presse française 46% des hommes, 38% des femmes, ce genre de choses proviennent presque tous d’enquêtes Ifop commandées par Gleeden, un site de rencontres extraconjugales. Les instituts font leur travail sérieusement, mais un commanditaire qui vend de l’infidélité n’a aucun intérêt à ce que les chiffres soient bas. Garde ça en tête la prochaine fois qu’un chiffre te tombe dessus.

Ce qu’on peut dire, en revanche, c’est que l’écart entre les sexes se resserre régulièrement depuis les années 70. Une « programmation » biologique qui bougerait en cinquante ans, ce serait une programmation bien élastique.

Le mini-réflexe à prendre

La prochaine fois qu’un chiffre sur le couple te passe sous les yeux, pose-toi trois questions : qui a payé l’étude, combien de personnes ont répondu, et est-ce que les gens se déclaraient eux-mêmes ? Trente secondes de vérification, et la moitié des « vérités » sur le couple s’effondrent toutes seules.

L’expérience qu’on n’aurait jamais dû citer sans la suite

Deux étudiants marchent dans un campus universitaire, discutant et avançant vers leur destination | eBoons
Partager le chemin, échanger et avancer ensemble.

Il y a une étude que tout le monde connaît sans la connaître. En 1989, Clark et Hatfield envoient des comédiens aborder des inconnus sur un campus avec une proposition directe. Environ 70% des hommes acceptent. Aucune femme. Zéro. Le chiffre a fait le tour du monde et sert encore d’argument massue.

Sauf qu’en 2011, la psychologue Terri Conley a repris l’expérience en changeant une variable que personne n’avait pensé à toucher : qui fait la proposition. Elle a découvert que les femmes et les hommes jugeaient spontanément les proposantes féminines plus intelligentes, plus sympathiques et meilleures au lit que les proposants masculins, à proposition strictement identique.

Et quand elle a demandé aux participantes d’imaginer la proposition venant de quelqu’un qu’elles trouvaient sûr, attirant et probablement bon amant, l’écart hommes-femmes a fondu.

Traduction : ce que mesurait l’étude de 1989, ce n’était peut-être pas le désir des femmes. C’était leur évaluation, très raisonnable, du risque que représente un inconnu qui t’aborde dans la rue.

Désirer, ce n’est pas tromper

Un jeune couple marche dans une rue animée, en discutant, au milieu de passants | eBoons
Marcher ensemble au cœur de la ville.

Maintenant, la partie qui compte vraiment.

Admettons tout ce qui précède. Admettons même que ton mec regarde, remarque, ait des pensées. C’est probablement vrai. C’est aussi vrai de toi, d’ailleurs, même si on t’a moins entraînée à te l’avouer.

Un désir qui traverse l’esprit, ce n’est pas un acte. Ce n’est même pas un début d’acte. C’est une réaction automatique, comme d’avoir faim en passant devant une boulangerie et personne n’a jamais soutenu qu’il était biologiquement impossible de continuer à marcher.

Entre le désir et le passage à l’acte, il y a exactement ce qui fait de nous des adultes : le choix. Un mensonge à préparer, un téléphone à cacher, une soirée à inventer. Ce ne sont pas des réflexes archaïques, ce sont des décisions, prises l’une après l’autre, en pleine conscience.

Et c’est précisément là que le discours de la « programmation » devient toxique. Pas parce qu’il est faux dans ses prémisses. Parce qu’il transforme une tendance statistique en fatalité, et une fatalité en permission.

Une explication n’est pas une excuse

Retiens surtout ça.

« C’est la nature » est l’un des arguments les plus commodes jamais inventés. Il permet de raconter à sa partenaire que ce qui vient de se passer ne relève pas vraiment de sa responsabilité, mais d’une force ancestrale contre laquelle il ne pouvait rien.

Tu peux parfaitement accepter que le désir existe, qu’il ne s’éteint pas parce qu’on est en couple, et refuser en bloc l’idée que ça justifie quoi que ce soit. Les deux tiennent très bien ensemble.

Le vrai sujet du couple, ce n’est pas de savoir si l’autre ressent du désir ailleurs. C’est de savoir ce que vous faites tous les deux de ce que vous ressentez. Et ça, ça se discute ça ne se décrète pas au nom de la préhistoire.

La conversation à avoir (vraiment)

Pas ce soir, pas dans un moment de tension. Un jour tranquille, tu poses la vraie question : pour vous deux, concrètement, c’est quoi tromper ? Le baiser ? Les messages ? Le compte Instagram consulté trois fois par jour ? Les enquêtes montrent que les couples n’ont souvent pas du tout la même définition et que la plupart ne l’ont jamais formulée à voix haute.

Le but n’est pas de fixer un règlement intérieur. C’est de découvrir où sont les lignes de l’autre, avant de les découvrir en les franchissant.

Ce qu’il faut garder

Trois personnes discutent assises dans un salon, autour d’une table avec des tasses | eBoons
Prendre le temps de parler ensemble.

Le désir n’a pas de morale, mais toi si. La biologie explique des tendances, elle ne signe aucune autorisation. Et un homme qui te dit qu’il n’y peut rien te dit surtout qu’il préfère ne pas y pouvoir grand-chose.

Si ce sujet remue quelque chose chez toi en ce moment, un doute, une conversation qui n’arrive pas à sortir, une confiance abîmée, ça vaut le coup d’en parler à quelqu’un dont c’est le métier. Un ou une thérapeute de couple ne va pas décider à ta place ; il ou elle va simplement rendre la conversation possible.

Et parfois, c’est exactement ce qui manque.

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